Walker Evans à Beaubourg, une expo « vernaculaire »

Publié le Publié dans Citations de photographes, Paris

Je suis allée passer quelques jours à Paris début juillet, comme je le fais environ deux fois par an, pour assouvir ma soif d’expo et de balades urbaines. Ma petite soeur, qui est rarement venue à Paris et qui n’en connait que les endroits les plus touristiques, n’était pas encore allée visiter le Centre Pompidou. C’était l’occasion de « grimper dans les tuyaux » (les escalators de la façade !) et de faire d’une pierre deux coups : le même billet permettait de visiter l’expo du photographe Walker Evans ET celle du peintre David Hockney.

J’étais plus attirée par l’expo photo, et ma soeur par la rétrospective du peintre anglais,  nous avons donc passé une bonne demi-journée à arpenter les salles dédiées à ces deux artistes. Je vous présente ici plus en détail l’exposition consacrée à Walker Evans, mais je vous dirais quelques mots de David Hockney, en totale néophyte.

Walker Evans, un style vernaculaire

Vernaculaire, selon Wikipédia :  du latin vernaculus, « indigène », désigne originellement tout ce qui est élevé, tissé, cultivé, confectionné à la maison, par opposition à ce que l’on se procure par l’échange. La langue vernaculaire, ou le vernaculaire, est une langue parlée seulement à l’intérieur d’une communauté en général réduite.

L’exposition Walker Evans au Centre Pompidou (26 avril au 14 août 2017) consacre une rétrospective de l’oeuvre de ce photographe américain sous l’angle de son style « vernaculaire ».

L’expo Walker Evans

Walker Evans (son prénom lui va comme un gant, le « marcheur ») a traversé le XXème siècle (1903-1975) en documentant la culture populaire américaine. Il est l’un des premiers « photographe de rue ». Il se passionne, sa vie durant, pour le quotidien, l’utile, le populaire, le local.

Expo Walker Evans
Profils

Il photographie des objets tout bêtes, des affiches, des devantures de petits magasins, des écriteaux…

Walker Evans
Damaged. Truck and sign 1928-1930

Quand il photographie les gens, c’est à la sauvette, dans le métro, ou à l’angle d’une rue. Il créé ainsi des séries de ces « portraits », sans mise en scène. Il utilise souvent des cadrages frontaux et des lumières naturelles.

Detroit pedestrians, for series « Labor Anonymous », 1946

Il est sans doute plus connu pour son projet de documentation de la vie des familles de métayer en Alabama, en 1936, avec ses deux portraits emblématiques (dont l’un est l’affiche de l’exposition).

Walker Evans, "Alabama Tenant Farmer Floyd Burroughs", 1936, collection particulière San Francisco, et "Allie Mae Burroughs, Wife of a Cotton Sharecropper, Hale Country, Alabama", 1936, collection particulière
Walker Evans, « Alabama Tenant Farmer Floyd Burroughs », 1936, collection particulière San Francisco, et « Allie Mae Burroughs, Wife of a Cotton Sharecropper, Hale Country, Alabama », 1936, collection particulière © A gauche © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art Photo: © Fernando Maquieira, Cromotex – A droite © Walker Evans Archive, The Metropolitan Museum of Art Photo: © Collection particulière

Le centre Pompidou présente plus de 300 tirages de ses photographies, mais aussi des collections (objets, affiches, cartes postales) ayant appartenu à Walker Evans.

Petits formats et grandes quantités

Une photo en très grand format accueille les visiteurs de l’exposition, une modeste boutique en bois dans une rue de New York, sur laquelle le mot « Photos »apparaît plusieurs fois. Un cliché assez représentatif de son style « documentaire ».

Walker Evans
Studio Photo

Puis on traverse les différentes salles, où la majeure partie des photographies sont exposées en petit format, parfois en série. Se mêlent au travail du photographe, ses collections de cartes postales, ou d’affichettes de publicité.

Walker Evans
Collections

 

Walker Evans
La photographie elle-même

 

Walker Evans
Petits formats

J’ai bien compris le sens de cette mise en scène. L’attrait de Walker Evans pour les objets populaires est montré autant par ses propres photographies que par ses collections d’images. Mais j’ai trouvé que ce mélange nuisait à la compréhension de son oeuvre, de ses projets.

Les formats de taille réduite (souvent de l’ordre de 20X30 cms, voire moins) obligent le spectateur à se rapprocher pour apprécier le détail d’une photographie.

Walker Evans
Très petits formats

De plus, c’est comme si on avait voulu jouer sur l’accumulation des photos, ce qui, à mon humble avis, atténue l’impact de chaque image. Je suppose que c’est compliqué pour un commissaire d’exposition de faire une sélection drastique.

Quand je vais voir une expo, je m’attends à en prendre plein les yeux, et à voir des photographies dans un format suffisamment grand pour les apprécier.

Mais si les photos sont d’un format qui loge dans un livre, alors autant acheter le bouquin…

D’ailleurs, l’album résumant l’exposition est beaucoup plus sélectif, et ne retient que les « meilleures » photos, en tout cas pour moi, les plus emblématiques.

Lors de ma visite, j’ai tenté de prendre en photos certains clichés, qui m’attirait plus que d’autres, et il se trouve que ce sont ceux retenus dans cet album. Je vous épargnerai certaines de mes propres photos, qui ne rendent rien. Juste quelques visiteurs qui détonnent devant les images en noir et blanc.

En revanche, Walker Evans étant aussi un producteur de séries photographiques, il était intéressant de les voir dans leur intégralité sur un mur, et le petit format se justifiait plus. Il a été précurseur des photos prises dans le métro, ou sur un trottoir, et la série des passants par exemple (Detroit Pedestrians, Labor Anonymus, 1946) est assez fascinante.

Album expo Walker Evans
Série de passants

Au fur et à mesure que je découvrais les photographies de Walker Evans, je me disais qu’il avait sans doute été un précurseur et un inspirateur pour beaucoup de photographes plus récents, et que la banalité des sujets était pour son époque une nouveauté.

Les devantures, les détails d’architecture, les affiches déchirées, les affiches publicitaires ou les enseignes, les ruines, les lieux abandonnés… sont autant de sujets qui reviennent souvent dans des séries actuelles, mais qui n’ont plus pour moi beaucoup d’intérêt. Nous sommes tous des nains sur les épaules des géants…

expo Walker Evans
Toujours une leçon pour le regard

Walker Evans lui-même a été inspiré par Eugène Atget qu’il a découvert grâce à la photographe Berenice Abott.

Citation : « Vous ne voulez pas que votre œuvre vienne de l’art ; vous voulez qu’elle prenne origine dans la vie ? C’est dans la rue qu’elle se trouve. Je ne me sens plus à l’aise dans les musées. Je n’ai pas envie de les visiter. Je ne veux pas qu’on m’apprenne quoi que ce soit. Je ne veux pas voir de l’art ‹ accompli ›. Je m’intéresse à ce que l’on appelle le vernaculaire. » Walker Evans, entretien avec Leslie Katz (1971). L’évènement Walker Evans au Centre Pompidou 

expo Walker Evans

Pour résumer mon sentiment, une exposition intéressante et très riche sur ce grand photographe du XXème siècle, mais presque trop dense. L’album de l’exposition (9.50€) est en revanche un must à conserver précieusement.

Deux articles remarquables pour aller plus loin :

Rétrospective du photographe américain Walker Evans au Centre Pompidou, franceinfo,

et Walker Evans, l’amoureux des bas-côtés, l’oeil de la photographie

David Hockney

L’exposition David Hockney se déroule du 21 juin au 23 octobre 2017. Vous avez donc tout le temps d’aller la visiter, et j’avoue que nous avons été vraiment séduites par la découverte de cet artiste assez iconoclaste.

« Je préfère vivre en couleur » – David Hockney

 - «A Bigger Splash» (1967), acrylique sur toile de David Hockney.
«A Bigger Splash» (1967), acrylique sur toile de David Hockney.

 

L’exposition célèbre les 80 ans de l’artiste qui semble avoir toujours bon pied, bon œil : certains tableaux ont même été terminés spécialement pour l’exposition ! cela donne le ton de cette rétrospective, tonique, joyeuse, un peu subversive, avec un artiste en perpétuelle évolution.

Prendre des photos est interdit. Nous nous sommes donc concentrées (peut-être un peu plus que d’habitude, d’ailleurs) sur les œuvres, qui sont présentées de façon chronologique.

A chaque pièce correspond une étape de la vie de l’artiste, ses créations évoluant au fur et à mesure de sa vie personnelle, de ses rencontres, de ses lieux de vie. C’est passionnant, car David Hockney « absorbe » les influences des grandes maîtres, et les transforment en un style chaque fois renouvelé mais unique.

A la fin de notre déambulation à travers les grandes pièces lumineuses, nous avons presque eu l’impression d’avoir vu une exposition de plusieurs peintres différents.

C’est un peu comme si cette rétrospective rendait hommage à l’art du XXème siècle.

Les tableaux sont en grand, voire en très grand format, et on en prend plein les yeux.

 

Ses tableaux les plus célèbres, les piscines, les doubles portraits, les paysages monumentaux et colorés sont un régal pour les yeux. De plus les commentaires dans chaque salle permettent de comprendre les influences de l’artiste, qu’il a su détourner et modeler à sa façon.

 

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« Portrait of an artist (Pool with two figures) » (1972)

L’artiste s’est aussi passionné pour les outils techniques de reproduction des images, au fur et à mesure qu’ils apparaissaient :  il a utilisé le fax de façon étonnante : il transmettait son oeuvre en envoyant des feuilles A4, qui mises bout à bout, composaient un tableau.

 - «9 Etudes sur toile du Grand Canyon» (1998), huile sur toile de David Hockney
«9 Etudes sur toile du Grand Canyon» (1998), huile sur toile de David Hockney

Il a aussi largement utilisé la photographie, en créant des « puzzles » immenses composées de centaines de photographies.

Plus d’infos sur : http://www.shootingfilm.net/2013/01/joiners-polaroid-collages-by-david.html

Il s’est aussi servi de l’I Pad, de la vidéo. On peut ainsi admirer un paysage filmé à chaque saison, composé de 9 images mouvantes. Je ne sais pas si je suis très claire, mais si ça vous intrigue, je vous conseille vivement d’aller le voir vous-même !

« la création artistique est un acte de partage » C’est Hockney qui le dit…

Pour aller plus loin, un très bon article : Expo : au Centre Pompidou, David Hockney nous montre toute la palette de ses talents, kombini.com

Et pour ceux qui voudraient approfondir le sujet, mais en anglais, un article très complet sur la vie d’Hockney.

Et voilà, deux expos pour le prix d’une ! Si vous passez à Paris cet été, n’hésitez pas ! Connaissez-vous ces artistes ?

7 réflexions au sujet de « Walker Evans à Beaubourg, une expo « vernaculaire » »

  1. Très intéressants tes commentaires sur W. Evans d’où j’étais ressorti un peu saoulé par trop de choses, trop de photos et d’objets ce qui nuit à l’appréciation de cet artiste. Avec le recul, il y a quand même des choses très intéressantes et notamment la série des travailleurs et des passants qui est remarquable.
    Les petits formats me gênent moins, j’en ai vu beaucoup dans d’autres expositions (des plus petits aussi) les taille des tirages originaux d’avant guerre étaient limités par la technique je pense.
    Nous sommes des nains sur les épaules des géants bravo !!
    Et puis on a appris un nouveau mot vernaculaire.

    Hockney je vais y aller tranquillement en Août.

  2. Oui, on a eu à peu près le même ressenti, mais c’était cependant intéressant de découvrir le travail de ce « précurseur ». Pour vernaculaire, je pensais que c’était juste synonyme d’ordinaire, mais c’est un peu plus précis que ça. On en apprend tous les jours !!
    Bonne visite d’Hockney, tu m’en dirais des nouvelles

  3. Super reportage : une totale découverte en ce qui me concerne pour les deux artistes. J’ai beaucoup aimé les photos où les couleurs vestimentaires des visiteurs de l’expo détonnent sur les fonds clairs et les cadres en noir et blanc. La première photo (la juxtaposition des profils) est géniale : tu as vraiment le talent pour déclencher quand il faut.

    1. Merci ! Contente de vous faire découvrir ces artistes, d’autant que les expos sont encore visibles un bon moment. Je ne pouvais pas rater la fille de profil !!

  4. Merci pour les expos ! 🙂

    Je ne connais aucun des deux. Les photos de Evans sont intéressantes surtout pour son époque. Je ne sais pas si les petits tirages me gêneraient, je pense qu’il faut y être en vrai pour s’en rendre compte. Par contre, pour le centre Pompidou et vu le prix, je trouve ça moyen qu’il y ait des fautes de traduction …

    Pour Hickney, ces thèmes sont intéressants, en peinture j’en connais encore moins, mais j’aime bien certains tableaux, celui de la piscine est sympa.

    Mention spéciale pour ta photo « profils », très bon timing ! 🙂

    1. Merci Anne, et bon retour de ta virée à l’Est 🙂
      C’est vrai que traduire reflection par réflexion, puis le barrer à la main pour le remplacer par reflet, c’est pas très pro. Mais c’est un petit détail rigolo, et comme il fallait vraiment s’approcher pour apprécier les petits formats, je l’ai forcément remarqué !
      Je te rassure, je ne connaissais pas du tout Hockney avant cette expo (sauf peut être la piscine) mais ça vaut le détour. En fait la façon dont sont présentées les œuvres est très importante pour apprécier un travail d’artiste. Hockney est un peu fou fou, il renverse les perspectives, c’est intéressant. De l’art de casser les règles, ça peut servir en photographie aussi !

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